Comment représenter la mort au théâtre ?
Le théâtre c'est la vie, les corps qui se meuvent, les voix qui surgissent des profondeurs, le public qui réagit en direct à ce qu'il voit, mais c'est aussi la mort.
La mort d'un personnage, d'une idée, d'une figure, d'un monde. Comment la représenter dans un de ces arts qu'on appelle "vivants"? Le cinéma a trouvé la solution en étant le plus réaliste possible. Mais le théâtre ne laisse pas cette possibilité: les spectateurs sont dans la même salle que les comédiens, ils les voient en vrai. Alors de quelle manière peut-on faire croire à la mort au théâtre? Est-ce une attitude physique, un retrait du comédien, un silence absolu, une phrase explicative?
Il y a beaucoup de moyens de représenter la mort. La première qui vient à l'esprit, la plupart du temps, est celle du cinéma, qui tente de reproduire de façon très réaliste les gestes, le sang, l'attitude du corps...C'est probablement la plus facile tant à représenter qu'à faire comprendre au public, mais je pense qu'elle n'apporte rien à l'intérêt dramaturgique de cette mort, elle est justement trop réaliste pour un art qui ne revendique plus (ou beaucoup moins) ce réalisme. Au théâtre, certains choisissent de signifier la mort par la sortie de scène du comédien, qui a quitté le corps de son personnage: il se lève et s'en va tranquillement. Il y a une frontière volontairement brutale entre la scène et le reste, et à partir du moment où l'acteur quitte la sphère scénique, il ne fait plus partie du jeu. Cet acte est extrêmement puissant: le public voit un personnage mourir, puis celui qui l'incarne s'en aller et l'abandonner.
Je n'adhère pas à ce mode de jeu, parce-que je crois qu'il est très difficile de maîtriser le sens et la réaction des spectateurs: ils peuvent être choqués par cette rupture totale dans la continuité de la mort, mais cette intention peut trop vite basculer dans le comique ou l'agaçant, et la mort n'aura alors plus du tout la force que les artistes voulaient lui donner. Et ce mode de représentation signifie que le personnage n'existe que sur scène, qu'il n'a plus aucune identité à partir du moment où les artistes ont décidé d'arrêter de le représenter. Je ne suis pas d'accord avec cela.
Je crois que le théâtre a le pouvoir de faire vivre le personnage de lui-même, il continue d'exister et d'évoluer lorsque l'acteur ne l'incarne plus. Et cette vie est pour moi aussi intéressante que celle qu'on observe directement sur scène. Ainsi, selon moi, si un personnage est mort sur scène, il continue d'exister dans le corps du comédien, dans le corps des autres, celui du public, celui de la scène et de la salle, celui de l'air et du temps qui passe. Une force colossale émerge de cette mort, et bien l'utiliser, consciemment, peut faire surgir un sens, un intérêt, une beauté que le public n'aurait jamais imaginés et qui pourront apporter au spectacle son originalité, ce que les autres n'auront pas montré. Mais il est difficile de faire naître cette force, et des questions surgissent instantanément.
Que devient le corps du personnage qui vient de mourir? Logiquement, il est inerte. Mais le corps de l'acteur? Doit-il respecter l'attitude d'un mort et rester sur scène jusqu'à ce qu'on l'en sorte? Les artistes doivent connaître l'utilité de cette mort: est-ce simplement la disparition d'un des personnages du monde des vivants, et donc ce qui se passe après sa mort n'a pas d'importance, ou y a-t-il une utilité dramaturgique à cette mort? Si le comédien reste sur scène, son corps créera automatiquement une focalisation de l'attention. Il est bien vivant, il respire, il entend et même écoute ce qui se passe autour de lui. Le spectateur ressentira cette vie dans la mort. Bien malgré lui, il se focalisera autant si ce n'est plus sur le comédien jouant la mort que sur les autres, qu'il n'aura pas forcément besoin de regarder pour les voir bouger.
C'est ainsi que, parfois, la mort prend trop de place et que certaines paroles ou actions importantes ne sont pas reçues par le public. On peut remarquer alors que la suggestion peut être plus forte que l'acte sur scène. Imaginons qu'à la fin d'un spectacle, un acteur monte très lentement un escalier, face au public. En haut, une corde pend. Il la passe autour de son cou, et les lumières s'éteignent. La mort ne sera pas visible, mais bien l'intention du personnage. Cette image peut être bien plus forte que l'image du personnage qui se pend sur scène: le public sait parfaitement que le comédien ne va pas vraiment mourir, et cette pensée envahira son esprit, l'empêchera d'être touché. Alors que de devoir imaginer la mort (ou autre chose, peut-être que le personnage changera d'avis au dernier moment) l'obligera à être actif, et donc à produire lui-même ses émotions sans que les artistes en donnent la nature, ce qui est pour moi plus intéressant.
Je crois qu'il n'y a pas un seul moyen de représenter la mort, qu'on doit choisir définitivement, mais plusieurs qu'on peut utiliser selon notre intention, notre humeur, nos possibilités, les capacités du comédien et du public... La mort, c'est le retour vers l'immatérialité, la fin de la vie, mais ce n'est pas l'inertie. Un corps enterré est mangé par toutes sortes de bêtes, il se décompose, il nourrit la terre, la mort d'un être entraîne la vie d'autres êtres, ce n'est donc pas qu'une fin, c'est aussi un début.
La représentation de cette mort peut alors avoir autant d'intérêt et de place au théâtre que la vie. Mais certains artistes accordent peu d'importance à cette vie après la mort, et ils en viennent à dire simplement "ce personnage est mort" ou à l'écrire sur une pancarte. Ils ne croient pas nécessaire de s'interroger sur la façon de représenter la mort. Un sujet ou un thème qui n'est pas remis en question n'évolue plus, et finit logiquement par mourir. Il vont donc faire disparaître définitivement la mort sur scène, comme il feront disparaître petit à petit le décor, l'action, l'acteur (c'étaient notamment les revendications des symbolistes, reprises par de nombreux artistes contemporains). La mort n'est certes pas indispensable sur scène, mais ne plus réfléchir sur son utilité et la manière de s'en servir pourrait terminer d'achever le théâtre trop fragile dans nos sociétés modernes.